Philippe Cochet



Député de la 5è circonscription du Rhône - Maire de Caluire et Cuire

 

      


Et si l'on en revenait enfin aux débats de fond

La conscience politique française a connu, depuis une dizaine d’années, un basculement sous l’effet du chômage de masse, de gigantesques scandales politiques, DSK, Cahuzac, les déceptions autour de la présidence Hollande, la montée des réseaux sociaux, le traumatisme des attentats de 2015-2016. La France est une société brisée, d’une fébrilité maladive, névrosée. Elle vit dans l’émotion de l’instant, les soubresauts des passions et l’excitation du sensationnel, attisée par les médias.

Nous traversons une période sans précédent, où les certitudes, les convictions, les repères habituels ont volé en éclats. Tout n’est qu’incertitude, improvisation, caricatures, gesticulations. Jamais la vie publique n’a été aussi instable et rongée par l’incertitude. La peur, la fuite dans l’utopie, et la démagogie reviennent au galop. Les positions extrêmes, irréalistes et les provocations «anti-système», ont le vent en poupe.

La soif de pureté l’emporte chez les Français sur toute autre considération. Une société qui doute et qui souffre, privée de boussole, ne supporte plus le moindre écart de sa classe dirigeante. Ce climat délétère explique la violence du lynchage médiatique de M. François Fillon et de sa famille. Il n’est ni le premier ni le dernier. Toute incarnation du pouvoir et de l’autorité, dans la France actuelle, est vouée à subir le même sort. Le chef de la Nation s’installe inévitablement «à la place du mort».

Le psychodrame autour de la candidature de François Fillon ne peut qu’amplifier la crise du politique. Tous les cinq ans, la campagne électorale est l’occasion d’un débat collectif sur l’avenir du pays. Le feuilleton médiatique d’un lynchage a pour effet d’anéantir le débat d’idées et la préparation du destin collectif. Les Français sont aujourd’hui spoliés du rendez-vous démocratique.

Où est passé le débat sur l’Europe? Dans le contexte du Brexit, de la crise des migrants, des incertitudes outre-atlantique, la transformation de l’Union européenne constitue un enjeu de survie pour les Français. Car il existe une troisième voie, en dehors de l’impasse bureaucratique – qui conduit à la désintégration – et du repli nationaliste stérile. Seule une Europe unie aurait la force de frapper les passeurs criminels et esclavagistes à l’origine de milliers de noyades en Méditerranée et d’une déstabilisation politique et sociale de notre continent. Seule une Europe politique unie est susceptible de peser sur le destin des régions ravagées par la guerre et de relever le gigantesque défi du développement des pays d’origine.

Où est passé le débat sur l’économie française? La campagne avait bien démarré à cet égard. François Fillon proposait d’arracher la France à la fatalité du chômage de masse par le recours à des mesures de libéralisation de l’économie. Une discussion s’est ouverte sur ces bases. Elle est désormais couverte par les feux de la polémique.

Où sont passés les débats sur la maîtrise des frontières, sur l’autorité de la loi, sur l’intégration des populations issues de l’immigration, sur l’école, l’égalité des chances, sur l’avenir des banlieues, parfois qualifiées de «territoires perdus de la République»? Que reste-t-il de la politique de sécurité et de protection des Français face au terrorisme? Tous ses sujets fondamentaux pour l’avenir collectif de la France ont disparu de l’actualité, dévastés par l’incendie d’un scandale sans fin.

Où est passé le débat sur l’avenir de la politique française et sur le mode de gouvernement de notre pays? Un étrange tabou pèse sur ces questions. Il est comme interdit de soulever la question de la place et du rôle du président de la République. Le paradoxe est fascinant. Le chef de l’Etat issu du quinquennat, sur-médiatisé, incarne le pouvoir politique à lui seul. Cependant, ne disposant d’aucune baguette magique pour régler les difficultés du pays, il en devient le bouc émissaire naturel. La Ve République du général de Gaulle reposait sur le prestige élyséen. La déchéance de l’institution présidentielle est désormais au cœur de la crise de l’Etat. Comment sortir de l’impuissance, et comment rétablir l’efficacité du gouvernement? Comment restaurer l’image et l’autorité du monde politique dans la transparence et le respect de la morale publique? Et pourquoi ces questions fondamentales sont-elles totalement occultées?

Il est plus facile de s’acharner sur un homme et sa famille que de mener une réflexion de fond. En se noyant dans la polémique et les scandales, en se focalisant sur les jeux de personnes et les images médiatiques, en fuyant le monde réel dans une surenchère extrémiste, à droite comme à gauche, la politique française achève de se saborder. Le redressement du pays passe d’abord par une prise de conscience et un retour à la raison. Mais en sommes-nous encore capables?



Autres articles de cette rubrique



> ACTUALITE DE LA SEMAINE

> ACTUALITE A L'ASSEMBLEE

> ACTUALITE RECENTE